Bilan de l’année 2013 (2)

La-vie-d'AdèleFou d’Adèle

Ne comptez pas sur moi pour vous livrer un quelconque top ten, insupportable marronnier de la critique qu’il serait bon de remiser à côté des étoiles si chères à Première… Bon, puisque vous insistez, je veux bien revenir sur quelques temps forts d’une année 2013 particulièrement riche comparée à la précédente. Loin de moi l’idée de copier mon petit camarade, mais je suis obligé d’en remettre une couche sur le meilleur film français. Avant de mettre à l’honneur deux productions étrangères, histoire d’être fidèle à ma réputation.

Donc, fou d’Adèle. C’est aussi simple que cela. Avant même de découvrir ce film-monstre en salle. Et malgré le climat délétère qui en accompagnait la sortie, entre la mutinerie opportune de techniciens en pleine renégociation de convention collective, les remarques acerbes de Julie Maroh, auteure de la très belle BD à l’origine du film, et les propos déformés des actrices principales. Il ne faut qu’une poignée de secondes au réalisateur pour mettre tout le monde d’accord. Le temps de retrouver avec bonheur les dispositifs qui font la richesse de son cinéma des improvisations apprises par cœur et rejouées ad nauseam, jouées devant une caméra au plus près de ses actrices, à l’affût d’un regard, du moindre tressaillement, de ces petits riens qui finissent par rendre les personnages humains. Évoquons aussi la fameuse scène de sexe, puisqu’on n’y coupera pas. Elle tient lieu d’élément narratif, séparant les deux chapitres de la vie d’Adèle. Un pivot entre deux autres séquences « sexuées » autrement plus belles, le fantasme de la lycéenne et la douloureuse séparation à l’âge adulte. Et oui, comme le rappelait mon coreligionnaire, elle est l’antithèse du cinéma de Kechiche. Je ne sais pas s’il était question de faire une pause formelle dans un film immersif et dense, ou s’il s’agissait de préserver des actrices à qui il en demandait déjà beaucoup. Toujours est-il que cela ne fonctionne pas, au point que le spectateur finisse par se sentir de trop. Mais soyons clair, c’est l’unique fausse note d’un film entièrement construit autour du rapport intime entre le spectateur et les deux Adèle, le personnage et sa talentueuse interprète dont on n’a pas fini d’entendre parler.

 Snowpiercer

Sans transition, passons au meilleur blockbuster étasunien de l’année. Et vous allez rire, il s’agit d’un film coréen. Bon, d’accord, d’une co-production entre les deux pays, mais tout de même ! Là non plus, je ne m’étendrais pas sur le sujet, mon camarade ayant consacré une brillante chronique à Snowpiercer, le transperceneige de Bong Joon-Ho que vous trouverez ici. En ces temps où Hollywood mise soit sur les gugusses en costumes, soit sur des films de science fiction propres sur eux – si possible avec Tom Cruise –, ça fait un bien fou de voir un vrai film d’anticipation qui joue son rôle, à savoir tendre un miroir à notre société en extrapolant son avenir proche. A la fois film à grand spectacle, film d’action et fable politique, Snowpiercer est une franche réussite sur tous les plans, avec ce qu’il faut de maladresses pour lui donner figure humaine. Loin des aspirations perfectionnistes kubrickiennes qui lissent les productions étasunienne contemporaines au point de les vider de leur substance, ce film grince, rappe, accroche, il est sale, sans concessions, ni au politiquement correct, ni à l’autocensure. On se croirait revenu dans les années 70, et ça fait un bien fou.

Mud

Et à l’issue d’un suspens proprement insupportable, attaquons-nous au film qui m’aura le plus marqué cette année : Mud, de Jeff Nichols. Vous allez me dire : « Elle est raide celle-là ! Il en fait son film préféré, mais ni lui, ni son confrère ne l’ont chroniqué avant ! ». Chère lectrice, cher lecteur, j‘entends votre colère et je vais vous révéler un petit secret. Plus haut, je qualifiais La Vie d’Adèle de « film-monstre ». Il y a des long-métrages qui vous bouleversent et lorsqu’il s’agit de retranscrire ces émotions sur le papier, on se retrouve littéralement coincé, incapable de trouver un angle d’attaque, comme écrasé par l‘idée de ne pas rendre justice à l’œuvre en question. J’imagine que les professionnels ont à leur disposition une panoplie de « trucs » pour contourner le problème, mais à notre modeste niveau, nous préférons passer notre tour plutôt que de trahir notre sujet. Ou saisir l’opportunité d’un article généraliste comme celui-ci pour l’évoquer sans pression.
Dès la première séquence
de Mud, je me suis revu adolescent, blotti au fond de mon lit les soirs d’orage à dévorer Le grand Meaulnes, Deux ans de vacances ou Les aventures de Tom Sawyer. Des récits initiatiques où les éléments fantastiques sont foncièrement ancrés dans la réalité, et n’existent en tant que tel qu’à travers le regard (et l’âge) de leurs personnages. Ainsi, un bateau sur une île du Mississippi, perché dans un arbre suite à l’ouragan Katrina, devient un formidable moteur d’aventure pour les deux adolescents qui le découvrent. Sauf que ce trésor, Mud le repris de justice en a besoin afin de s’enfuir avec sa bien-aimée. Une étrange amitié va lier les jeunes gens et le personnage lunaire interprété par Matthew McConaughey. Récit simple et honnête où plane en permanence l’ombre de Mark Twain, profondément enraciné dans le Sud des États-Unis, Mud est filmé à l‘image du célèbre fleuve, avec nonchalance mais pouvant exploser à tout moment. Un récit trépident où le jeune Ellis doit affronter la dislocation de sa famille, ses premiers émois amoureux et le grand saut vers l’âge adulte. Le réalisateur capte avec beaucoup de finesse les nuances de ces personnages colorés, mais jamais caricaturaux, produits de leur milieu et de leur époque. Jeff Nichols réalise ici un véritable film pour adolescents, avec beaucoup d’intelligence et d’honnêteté. Une gageure à notre époque où les studios leur proposent à la chaîne des produits calibrés par des adultes incapables de les considérer autrement que comme des enfants.

Que retenir d‘autre ? Que le meilleur film fantastique de l’année, le passionnant Lords of Salem de Rob Zombie, est sorti directement en vidéo chez nous, mais aussi, et c’est plus grave, dans son pays d’origine (Les États-Unis). Que le prix du meilleur film que nous n’avons pas pu voir à Grenoble revient à La fille de nulle part, de Jean-Claude Brisseau. Et que j‘ai beaucoup de mal à partager l’enthousiasme de mon camarade quant à l’avenir de la production française. Faute de diffuseurs télé potentiels, on est toujours sans nouvelles de ce cinéma du milieu qui faisait la richesse du septième art il y a seulement 15 ans. Et je ne parle pas du cinéma de genre qui pointe désespérément aux abonnés absents. Les rares auteurs parvenant à monter un long-métrage ici sont contraint de s’exiler à l’étranger pour poursuivre leur carrière, parce que vous comprenez, ça n’est pas notre culture. La faute à des distributeurs frileux, certes, mais également aux spectateurs qui préfèrent s’encanailler devant des franchises étasuniennes faisandées, et à la critique généraliste qui ne se penche pas vraiment sur le problème. Terminons tout de même sur une bonne nouvelle : le cinéma japonais va mieux, entre le retour en force de Kiyoshi Kurosawa (Shokuzai 1 & 2) et la reconnaissance – enfin ! – de Sono Sion (Land of Hope en salle, Love Exposure en vidéo).

Un commentaire

  1. Très beau bilan. Effectivement, je vous comprends concernant la difficulté d’écrire sur un film qui nous a fortement touché. J’ai parfois besoin de laisser couler un peu de temps et ce n’est pas toujours satisfaisant.

    Je valide votre choix français et votre choix indé, avec une grosse divergence pour le Snowpiercer.

    Bonne continuation 🙂

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