Animation, poule mouillée !

Une vie de chat de Alain Gagnol et Jean-Loup Felicioli
Arrietty, le petit monde des chapardeurs de Hiromasa Yonebayashi

Quel est le point commun entre un « long-métrage » sorti du studio Folimage et la dernière production Ghibli? Pas les moyens mis en œuvre, c’est sûr! A ma gauche, un des plus prestigieux studio japonais qui a fournit une tripotée de merveilles et généré un tel engouement mondial que le géant américain Disney en a tremblé. A ma droite, euh… ben le seul studio pérenne au pays du joyeux amateurisme…



Ah ça, en France, des pointures on en a toujours eu! Des Grimault, Laloux, Ocelot, Chomet, Satrapi, j’en passe et des meilleurs… Ce qui manque par contre, c’est une industrie digne de ce nom pour les soutenir et promouvoir leurs œuvres. Un exemple du décalage ? Si au Japon Isao Takahata est considéré comme un immense réalisateur alors qu’il ne dessine pas, le grand René Laloux a perdu une bonne partie de sa vie à expliquer aux financeurs sceptiques que ce n’est pas parce qu’il ne jouait pas des crayons en personne qu’il ne pouvait pas réaliser un film d’animation. Résultat des courses, sa filmographie ne compte que trois longs-métrages et onze courts en 30 ans d’activités, le tout réalisé dans des conditions souvent misérables…
Le développement du studio valentinois Folimage a donné énormément d’espoirs à la profession : fondé par Jacques-Rémy Girerd en 1981, il se compose aujourd’hui d’une branche longs-métrages, une filière séries télé, une autre dédiée aux courts, plus une école, une association d’accompagnement pédagogique, et même un festival. C’est ce qui s’appelle combler un vide. Côté courts et séries, rien à redire : de la qualité et de l’audace, et c’est d’ailleurs par ce biais que Alain Gagnol et Jean-Loup Felicioli ont fait leurs premières armes. Par contre, les longs-métrages déçoivent. Dès La prophétie des grenouilles (J-R Girerd, 2003), quelque chose n’allait pas : trop moralisateur et trop dense, comme si le réalisateur avait voulu tout mettre dans son film. Depuis, l’ouverture aux autres réalisateurs tarde à venir : Jacques-Rémy Girerd prévoyait qu’un film sur deux serait signé de sa main mais on en est plutôt à trois sur quatre : Mia et le Migou a suivi, et Tante Hilda est prévu pour 2013. S’intercale donc Une vie de chat cette année, qui tient d’ailleurs plus du moyen métrage que du long vu qu’il a fallu lui accoler un court métrage – fort sympathique, d’ailleurs – pour atteindre les 1h10 réglementaires.
Le film commence très bien : le graphisme est original et plaisant, l’animation est au cordeau et les enjeux scénaristiques proposés particulièrement intéressant : une petite fille qui ne parle plus depuis le décès de son père, une mère policière surchargée de boulot qui la délaisse pour courir après l’assassin de son mari, un chat qui ne parle pas et se comporte comme un chat – il lui ramène des lézards de ses escapades nocturnes et mène une double-vie avec un monte en l’air à l’ancienne particulièrement attachant… Bref, du tout bon. Jusqu’à l’apparition des méchants… Et là, c’est le drame : ils sont caricaturaux, mal doublés et surtout bénéficient de dialogues affligeants ; on nous promettait des clins d’œil à Tony Soprano et on se retrouve avec du sous-Audiard qui tombe à plat. Et a qui doit-on ce ratage? C’est pas mon genre de balancer mais Jacques-Rémy Girerd est crédité ici en qualité de producteur et de dialoguiste… On sent que le patron de Folimage reprend progressivement la main sur le projet : une poursuite sur les toits qui n’en finit plus et débouche sur de l’ennui – un comble en regard de la durée du film ! – et l’abandon de toute originalité au profit d’un conformisme qui frise le ridicule : le cambrioleur et la flic se mettent à la colle, la petite fille reparle mais son discours est tellement stupide et infantile qu’on en regrette son mutisme, et tout rentre dans l’ordre établi avec une facilité déconcertante.
Étrangement, les auteurs sont conscient du problème qu’ils justifient par la tranche d’âge visée, à savoir 7-8 ans. Mauvaise réponse, surtout si l’on regarde de plus prêt leurs courts-métrages, d’une belle et franche audace, eux – voir Les tragédies minuscules. Il semble que l’espace de liberté au sein de Folimage ne concerne pas les longs-métrages. Quel gâchis.

Pour la seconde partie de cet article, je sais que je prends des risques: les productions estampillées Ghibli bénéficient d’un tel engouement qu’il devient presque dangereux de les critiquer. Pas plus tard que le semaine dernière, une connaissance me lance sur le sujet « T’as vu le dernier Ghibli? C’était trop bien! Super, les personnages, l’histoire, et la musique? Dès que je suis sorti de la salle, je suis allé acheter le CD! Il va repasser en VO bientôt mais je vais retourner le voir avant tellement c’est bien… » j’ai lâchement remis mon argumentaire dans mon pantalon, sentant poindre chez mon interlocutrice ce que j’appelle le « syndrome Amélie »*. Maintenant que la tornade est passée, je peux dire ce que j’ai sur le cœur.
Il y a trois catégories de films chez Ghibli : ceux signés Miyazaki – que j’aime énormément – , ceux signés Takahata – que je n’aime pas du tout – et ceux signés par les auteurs tiers. Là, c’est au cas par cas et Arrietty m’a franchement laissé sur ma faim. Comme pour le film de Folimage, cela partait bien : on retrouve les thématiques que Hayao Miyazaki, qui signe ici le scénario, avait développées dans son dernier long-métrage: un environnement enchanteur qui peut se transformer en piège dangereux et surtout une histoire d’amour contre-nature. Si les enfants de Ponyo sur la Falaise permettaient à l’auteur de Mon voisin Totoro d’aller au bout de son propos sans risquer de choquer ses contemporains, les protagonistes d’Arrietty sont des adolescents, ce qui implique d’aborder, même de manière fugitive, les enjeux sexuels de leur relation. La découverte de leurs sentiments donne lieu à deux scènes d’une grande beauté, tout en pudeur et en retenue. Mais c’est bien tout : très vite, l’histoire rattrape le film et nous impose un classique affrontement entre une méchante matérialiste aux motivations confuses et des gentils qui croient encore en leurs rêves d’enfants, eux. La magie née de la différence d’échelle de deux univers qui se télescopent fait place à des péripétie classiques et convenues. Tout rentre laborieusement dans l’ordre : Arrietty rencontre un amoureux potentiel à sa taille, la famille est sauvée grâce au jeune garçon qui devient… son ami (!), et même le chat, jusque là délicieusement ambigu, devient gentil! Il n’y a guère que la touchante scène d’adieu qui renoue quelque peu avec les enjeux de départ, mais c’est bien peu et surtout beaucoup trop tard…
On regrette l’audace et la maîtrise narrative qui caractérisaient Kiki la petite sorcière, film un peu oublié du studio qui traite du passage de l’enfance à l’age adulte. Miyazaki allait même jusqu’à mettre en scène la première relation sexuelle de son héroïne en la maquillant habilement en cascade à vélo. Du grand art…

*Lors de sa sortie en 2001, Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, gigantesque escroquerie fomentée par un publicitaire opportuniste, a été ce qu’on peut appeler un produit particulièrement fédérateur. Lorsque quelques critiques ont timidement montré le caractère fascisant du film, ses défenseurs ont fait bloc et sont devenus extrêmement agressifs. Une amie de l’époque est allée jusqu’à me dire : « Tu n’as pas le droit de ne pas aimer Amélie Poulain », et il a fallu plusieurs mois avant de pouvoir aborder ce sujet sans risquer un mauvais coup.

Une vie de chat de Alain Gagnol et Jean-Loup Felicioli, Fr, 2010.
Arrietty, le petit monde des chapardeurs de Hiromasa Yonebayashi, Japon, 2010.

 

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