States of Grace de Destin Cretton

states-of-grace– C’est tellement mignon.

States of Grace a tous les défauts d’un certain cinéma indépendant. Programmé pour être un film mode, un film petit budget si touchant, si sincère, si beurk.
Prenons un thème riche en humanité, d’un côté des enfants en difficulté avec des situations familiales compliquées, de l’autre des éducateurs, dont les héros, un mignon petit couple, au passé lui aussi difficile mais ils s’aiment, c’est ce qui compte. Elle est enceinte, va-t-elle avorter ? Suspense.
C’est le genre du film où on sent que chaque détail, chaque plan est là pour plaire, chaque moment est pensé pour que le spectateur perçoive toute la délicatesse de l’auteur, avec une émotion très maîtrisée qui ne déborde jamais, ne fait jamais rupture, tout est fait pour qu’on ressente de la compassion, mais cette délicatesse dégouline, ça en est écœurant. Sous couvert de ne pas en faire trop, de ne pas tomber dans le pathos ou le misérabilisme, Destin Cretton ne se coltine à rien, ne se mouille jamais de peur de se salir.
Comment ne pas être du côté de ces enfants violentés par leur parent ? Serait-on sans cœur ? Sauf que tous ces adolescents ont une étiquette, le mexicain rigolo, la fille dépressive qui se scarifie, le noir qui ne parle pas beaucoup, tout en violence rentrée, l’enfant psychotique qui est dans sa tête mais qui reste pas trop effrayant (avec cette scène finale où on devrait trouver amusant lorsque cet enfant psychotique pique une crise d’angoisse). Évidemment derrière ces cœurs en souffrance se cachent des artistes, un fait du rap (le rap qu’il déclame est peut-être le seul truc intéressant du film), l’autre écrit et dessine mais cela n’existe que pour servir à chaque fois une scène explicative sur leur histoire respective. Chacun dans sa petite case alors que ça prétend sans cesse le contraire, le cinéaste rajoute des murs aux murs, son regard enferme ceux qu’il filme autant que le lieu dans lequel ils habitent.
Il en est de même de l’équipe des éducateurs, avec ce débutant maladroit qui va apprendre au contact de ces jeunes et, oh surprise !, finir par trouver la bonne distance.
La bonne distance, c’est bien ça le problème, le cinéaste ne cherche que la distance qui fait qu’on l’aimera, il a raison, tellement de critiques aveugles tombent dans le panneau. Il paraît que c’est inspiré de l’histoire du cinéaste et pourtant rien ne semble vécu, rien n’est habité. Alors que c’est censé parler de choses violentes, dures tout est fait pour ne pas déranger, tout est aseptisé, lisse, inoffensif, chaque événement est attendu, comme ces crises de violence qui arrivent pile-poil au moment prévu.
Il n’y a aucun accroc dans le programme, tout va dans le bon sens, toutes les situations se résolvent grâce à la patience des travailleurs sociaux, tellement gentils, tellement à l’écoute, qui apportent à ces jeunes mais qui apprennent d’eux aussi. Parce que quand même c’est par le partage, c’est en s’ouvrant qu’on peut vivre mieux, on a l’impression d’être à l’église, d’écouter un sermon. Le summum est cette scène dans la famille adoptive du héros qui devient dégueulasse tant elle est artificielle, fabriquée pour nous faire pleurer avec une bonne conscience mielleuse et facile.
De même tout ce qui se trame autour de l’histoire d’avortement est hypocrite, si l’héroïne l’a déjà fait c’est parce qu’elle était enceinte de son père qui abusait d’elle et la battait alors ça se justifie (on n’est pas dans Greenberg de Baumbach, tout cela reste très convenable et même un membre du Tea party peut voir ce film) et là elle hésite, mais elle ne le fait pas grâce à une des jeunes qu’elle suit qui lui dit dans une scène tellement, tellement bouleversante qu’elle serait une bonne mère, ouf on a eu chaud, c’est bon, ça finira bien avec mariage et enfant, personne ne sera perturbé. Personne n’avalera de travers ses pop-corn.
La mise en scène est à l’avenant, il n’y en a pas, le même cliché du cinéma indépendant étasunien, la caméra à l’épaule, la prise sur le vif, toujours dans le mouvement des personnages, pour que ça fasse vrai, montage rapide avec alternance de gros plans sur les visages, les mains, les gestes, et plans plus larges avec surcadrage dans les couloirs, les entrées pour donner à voir l’enfermement. Tout ça est vue mille fois, la même lumière un peu crue pour donner l’impression que c’est naturel et travaillée en même temps pour qu’elle soit comme si on était toujours à l’aube ou au crépuscule avec un soleil rasant pour que ça fasse jolie quand même, comme du sous sous (ad lib.) Gus Van Sant (si souvent mal copié), l’héroïne qui fait du vélo la nuit sous la lumière jaunâtre des réverbères, c’est aussi un cliché de ce cinéma.
Ce côté reportage, pour être au plus prés ne devrait pas exonérer de travailler le style, la forme. L’important que ce soit pour le fond ou la forme est la justesse et non les apparats de cette justesse.
Citons pour finir Brett Easton Ellis dans un excellent entretien donné aux Inrockuptibles*, qui parle de plusieurs films dont States of Grace fait partie.
« Je déteste les films vaniteux, tous ces films hypocrites qui veulent que je me sente mieux en sortant, qui veulent dénoncer les injustices de l’Église catholique, qui m’expliquent que l’esclavage c’était vraiment pas bien… J’appelle ça les victim movies. C’est une façon cheap d’émouvoir le spectateur, de le brosser dans le sens du poil, d’enfoncer des portes ouvertes. »
On nage en plein dedans, absence de mise en scène, regard compassé, bel enrobage, aucun point de vue qu’il soit artistique ou politique, il y a des chances que ce film fasse un petit succès.
States of Grace (Short term 12) de Destin Cretton, EU, 2014 avec Brie Larson, John Gallagher Jr., Kaitlyn Dever…

* Les inrockuptibles n°955. Entretien où il explique pourquoi les séries seront toujours inférieures au cinéma, pourquoi L’Inconnu du lac est un film important, bref un homme de goût.

3 commentaires

  1. Voila, je ne suis absolument pas d’accord. Etant une jeune fille environ de l’âge de celle qui se scarifie dans le film et ayant eu une amie vivant en centre d’accueil, je peux dire que ce film présente de nombreuses qualités (malgré évidemment quelques défauts, mais je les trouve pardonnables). Je connais des gens qui se sont tailladés les veines, je ne l’ai jamais fait personnellement mais j’ai vécu des situations similaires a certaines présentes dans le film, j’ai une amie dont le père la battait; mon histoire familiale regorge de détails du style etc. Et je m’en tire bien, je suppose. Eh oui, c’est possible. Et je préfère voir le bon côté des choses, car j’ai des amis géniaux et tout et tout. Je pense que ce film manie bien et l’humour et le drame de ces situations, car en vérité, on peut se relever, en utilisant la dérision, et en pleurant toutes les larmes de son corps, on peut se soulager. Je préfère qu’on puisse me montrer qu’il existe malgré tout toujours de l’espoir, mais aussi que l’on n’est pas obligé de pardonner quand on nous a fait du mal. C’est important. Enfin, diffuser un message comme quoi c’est en vivant ensemble et en essayant de comprendre les autres qu’on progresse et qu’on apprend, et qu’on vit de riches situations, ça peut paraitre idyllique, il n’empêche que ce n’est pas non plus un message horrible, au contraire. Vous vous contredisez d’ailleurs en accusant ce film de vouloir faire réel, puis de râler parce que le film ne fait pas assez réel, il faudrait savoir à un moment ou à un autre. Sur ce, au revoir, bonjour chez vous!!!!

    • Merci de ce commentaire. Pour être clair, je trouve très bien qu’on soit solidaires les uns, les autres, qu’on le soit avec les personnes en souffrance, en difficulté, qu’on puisse trouver des travailleurs sociaux à l’écoute, qui savent aider, je trouve ça bien qu’en vivant ensemble, on trouve des solutions comme vous dites, etc.
      Ce n’est pas ça qui me gêne dans ce film, comme je suis contre le racisme, l’homophobie, le sexisme mais je n’attends pas d’un film qu’il dise juste que le racisme, c’est mal, ou que c’est par le collectif qu’on s’en sort. J’attends ça d’une organisation politique, d’un collectif, etc.
      Mais là on parle de cinéma, et j’aime que le cinéma m’emmène ailleurs que ce que j’ai prévu, qu’il m’emmène sur des terrains moins attendus… là j’ai l’impression qu’il déroule un programme.
      Comme je n’attends pas d’un film qu’il soit réaliste, ce n’est pas ça que je défends, j’attends que le film soit vivant, vécu… ce n’est pas la même chose. Quand je dis qu’il déroule un programme, je n’attends pas que la scène de la crise de l’adolescente par exemple soit réaliste (la réalité existe dans la réalité, je ne vois pas l’intérêt de la reproduire telle quelle) mais qu’elle me touche, qu’elle me parle, que quelque chose se passe à ce moment là, par le jeu de l’actrice, par le regard du cinéaste sur elle, que quelque chose vibre.
      Alors que là j’ai l’impression de voir une scène qui a été écrite dans un scénario, pensée pour être jouée ainsi et pas autrement, c’est dans ce sens là que j’écris que je ne trouve pas ça vivant, le film déroule un programme prévu, ça ne déborde pas, ça ne va pas plus loin, c’est juste un scénario illustré. La durée d’un plan par exemple peut parfois faire émerger quelque chose de non prévue avant le tournage, là on sent que tout a été pensé dans un seul but : émouvoir.
      Je ne suis pas sûr que vous allez me trouver clair, et je sais que tout ça est très subjectif, je vois toutes les bonnes intentions du cinéaste mais pour moi un film est réussi quand il respire, et là pour moi ça ne respire pas.
      Mais je suis content que ce film vous ait parlée, j’écris pour donner ma subjectivité et rien de plus.

  2. A tous bonjour et à toi particulièrement Baptiste,

    J’ai vraiment l’impression dans ta critique que tu essaies d’imposer ta vision du cinéma à celle qu’en a Destin Daniel Cretton et que tu ne t’es pas du tout ouvert au film et à son but : donner une vision optimiste de l’homme.

    Tout n’est pas rose dans le film qui montre très bien qu’en foyer, les enfants ne font parfois que cohabiter, que certains de leurs encadrants sont beaucoup plus impliqués et efficaces que d’autres, que les problèmes rencontrés pendant la tendre enfance suivent jusqu’au bout les personnes touchées.

    J’ai pris le temps de vous répondre, à toi et aux « détracteurs de ce film ». Voici le lien de mon avis. Bravo tout de même d’avoir donné le tien !

    http://cafecomptoir.fr/2014/05/28/states-of-grace-et-les-jaloux-du-cinema/

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