Bilan de l’année 2016 (1)

stage

Chères lectrices, chers lecteurs, merci de nous rejoindre pour cette première remise des prix ERDC 2016 ! Quel bonheur, quelle joie incommensurable de vous retrouver sur ce blog après une si longue absence. Pour être parfaitement honnête, j’avais perdu le goût. Oh, pas celui d’écumer les salles obscures, on ne se refait pas, mais celui d’écrire sur le cinéma. Allez, n’en parlons plus, une nouvelle année pleine de promesses cinéphiles commence, quelle meilleure occasion de reprendre la plume ? Je sens qu’une question vous taraude : qu’est-ce que c’est, les prix ERDC ? Eh bien, il s’agit de dresser le bilan de l’année 2016 sous la forme d’une…

— « Guillaume ? C’est toi qui parles tout seul ?
— Ah, mon Baptiste ! Quelle merveilleuse surprise !
— Ouais… Et puis c’est pas comme si tu m’avais demandé de venir…
— N’empêche, ça me fait rudement plaisir de te voir !
— Moi aussi, moi aussi… Et sinon, tu peux me dire ce qui se passe, là ?
— Ben, c’est la cérémonie de remise des prix ERDC. C’était écrit sur ton invitation.
— (…) D’accord, mais plus précisément, c’est quoi cette histoire de remise de prix ?
— Ben, c’est pour marquer la fin de l’année cinématographique. Faire le bilan, quoi.
— Tu pouvais pas te contenter d’un top ten, comme tout le monde ?
— Euh, ouais, mais tu vois, mon bilan est un peu plus compliqué que ça. Et puis bon, aligner une liste de films, comme ça, en les sortant de leur contexte… J’veux dire, déontologiquement parlant, tu m’as compris, quoi. Et franchement, le côté cérémonie, ça fait classe, non ?
— (…) Et pourquoi tu m’as demandé de venir au juste ? Parce que soyons clair, ce truc-machin de remise de bidules, ça n’est que ton avis à toi, hein, pas celui de la rédaction du site !
— Oui, oui, on est d’accord, c’est juste mon avis personnel à moi que j’ai. Mais pour la forme, vaut mieux être deux. Ça fait moins cheap
— (soupir) Et je dois faire quoi du coup ?
— Ah, mon Baptiste, ton enthousiasme me va droit au cœur ! T’inquiète, j’ai tout préparé, tu suis mes instructions et ça va le faire ! »

 

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Catégorie « Meilleur film d’animation »

Ah, l’animation ! Encore trop souvent considérée comme un simple « truc pour les mômes », c’est pourtant un formidable moyen d’expression pour toucher aussi bien les adultes que…

— « Euh, t’es sérieux, là ? Tu vas nous pondre une intro’ pour chaque catégorie ? Et juste pour me faire une idée, t’en as prévu combien au juste, de catégories ?
— Euh… dix.
— (…) Dix ? Comme dans top dix ?!
— Ouais, je vois où tu veux en venir. C’est plus compliqué que ça, en fait. Y’a aussi des mentions spéciales, quelques hommages, et pis parfois y’a des ex-æquo, et…
— Nan, mais c’est bon, j’ai compris. On en a pour des plombes, quoi. C’est qui, les nominés dans ta catégorie animation, du coup ?
— On dit : « c’est qui les nommés ». Alors, les nommés sont : Tout en haut du monde, Hana et Alice mènent l’enquête, Kubo et l’armure magique, Ma Vie de Courgette et Louise en hiver. Là, c’est à toi.
— (…)
— L’enveloppe, là…
— Ah oui. Bon, alors, and the winner is, roulements de tambours pendant que je décachette… Euh, tu as dû te tromper, là… Non ? T’es sûr ? (…) Bon, ben le vainqueur, c’est tous les cinq. Faudrait que je prenne deux minutes pour t’expliquer le principe d’une remise de prix… »

N’en déplaise à mon coreligionnaire, comment voulez-vous départager nos cinq lauréats ? Car oui, chères lectrices, chers lecteurs, 2016 fut une année exceptionnelle pour le cinéma d’animation.
Dans Tout en haut du monde, Remy Chayé nous propose de suivre Sacha, une jeune aristocrate Russe du XIXe siècle qui part à la recherche de son grand-père explorateur disparu alors qu’il s’attaquait au pôle nord sur un magnifique navire de sa conception. La forme surprend, les dessins intégralement composés sur ordinateur ne présentant que des aplats de couleurs, sans les contours. Le récit, forcément initiatique, est un formidable appel à l’aventure qui emprunte autant aux Voyages Extraordinaires de Jules Verne qu’aux récits de Shackleton. Sobre, parfois cruel, bouleversant, le film rappelle avec bonheur qu’on n’a pas toujours besoin de verser dans la surenchère et le fantastique pour tenir nos chères têtes blondes – et leurs parents – en haleine.

Hana et Alice mènent l’enquête, du japonais Shunji Iwai, pointe du doigt les faiblesses de la distribution des films asiatiques en France. Si ce long-métrage à l’esthétique particulière1 peut se suffire à lui-même, il s’agit en fait du prequel d’un film live tourné en 2004 par le réalisateur, hélas invisible chez nous puisque jamais distribué en salle ou édité en vidéo. Les deux actrices d’origine, qui ont bien grandi depuis, prêtent leurs voix aux personnages animés, et avoir vu le premier film décuple le plaisir du spectateur2. Toujours est-il qu’Hana et Alice… nous entraîne avec délicatesse dans le sillage de deux adolescentes japonaises à peu près comme les autres. Un autre genre de récit de voyage, donc, avec ses joies, ses peines, ses difficultés insurmontables et ses moments en apesanteur. Un pur délice.

Si nous restons au pays du soleil levant avec notre troisième lauréat, c’est des États-Unis que nous vient Kubo et l’armure magique, traduction plus qu’approximative de Kubo and The Two Strings du studio Laïka. Approchez, petits et grands, approchez ! Venez donc, que tonton Guillaume vous raconte une merveilleuse histoire ! Il était une fois Travis Knight, un fils-à-papa comme on les adore en Amérique et comme on adore les détester par chez nous. Mais attention, hein, je ne vous parle pas d’un trust fund baby lambda, mais du fiston au co-fondateur de Nike. « Alors mon petit Travis, qu’est-ce qui te ferait plaisir pour noël ? » « Papa, je veux un studio de cinéma d’animation ! » Et j’arrête tout de suite de me moquer parce que le studio en question, Laïka, c’est ce que les États-Unis nous ont proposé de mieux dans le domaine depuis quoi… Pixar ? Jugez plutôt : Coraline (2009), d’Henry « L’Étrange Noël de mister Jack, c’est moi ! » Selick, le plus que recommandable L’Étrange pouvoir de Norman (2012) et le « un petit peu moins réussi, mais quand même » Boxtrolls (2014). Restait donc au patron du studio à faire ses preuves derrière la caméra. Fidèle à la stop-motion, mais en la combinant avec les dernières innovations en matière prise de vue, le film est déjà un vrai régal visuellement parlant. À une époque où les grands studios ne jurent plus que par l’animation informatisée « en 3D », on n’insistera jamais assez sur la capacité de l’animation en volumes à stimuler l’imagination et à donner – sans jeux de mot – corps aux personnages. Surtout que là, et sans dénigrer le moins du monde le savoir-faire d’Aardman ou du film que j’évoquerai ensuite, la technique atteint un niveau de maîtrise proprement incroyable. Le tout au service d’une histoire de famille passionnante et originale qui ne cède jamais à la facilité. C’est une des forces des productions Laïka : ne pas sous estimer l’intelligence de son public cible sans toutefois verser dans l’animation « pour les parents qui viendront avec leurs mômes comme alibi » chère à la concurrence.

Retour en France – en passant par la Suisse, c’est une coproduction –, mais toujours en stop-motion avec Ma Vie de Courgette de Claude Barras, tiré d’un roman de Gilles Paris et scénarisé, entre autres, par Céline Sciamma. J’ai été pour le moins surpris par l’accueil glacial que lui a réservé Les Cahiers du Cinéma où Joachim Lepastier reprochait au film son manque de prise de risques. C’est oublier un peu vite que le métrage s’adresse d’abord à des enfants de 7 ans et qu’il aborde des sujets aussi difficiles que la mort et l’enfance abandonnée. Alors oui, les personnages sont stéréotypés et tout finit par rentrer dans l’ordre, mais j’ai envie de dire : tant mieux. Pour en avoir discuté avec des spectateurs en sortie de salle, Ma Vie de Courgette a le mérite de toucher adultes et enfants, et d’amorcer entre eux des discussions pas toujours évidentes. Mais le film va largement au-delà de son sujet, que ça soit dans l’infinie délicatesse de son traitement, toujours à hauteur d’enfant comme le soulignent les choix esthétiques, et toujours équilibré entre le rire – le policier victime de bombes à eau – et l’émotion – la mort hors-champs de la maman de Courgette, le retour sur les lieux drame. Et puis entendre Les Bérus et une reprise de Noir Désir dans un film, on dira ce qu’on veut, ça fait toujours quelque chose…

Et pour clore cette année exceptionnelle, Louise en hiver de Jean-François Laguionie, nous raconte les aventures d’une vieille dame qui se retrouve toute seule dans une ville balnéaire fantôme après avoir raté le dernier train de la saison. Un récit en partie autobiographique puisque les flash-back dans l’enfance du personnage sont tout droit issus des souvenirs du réalisateur, âgé de 78 ans. Un film sur les cycles de la vie et sur la vieillesse qui, n’en déplaise à une partie du public, a l’intelligence de prendre son temps, dans tous les sens du terme. Cette langueur permet à l’imagination du spectateur de vagabonder entre les scènes et de superposer ses propres souvenirs à ceux de Louise. Ainsi, et sans jamais l’imposer, le film nous invite à réfléchir sur notre propre rapport au temps.

— « Euh, en parlant de rapport au temps, ça serait peut-être pas mal d’accélérer le mouvement si tu ne veux pas qu’on y passe la nuit…
— « Oh, l’autre ! Je lui parle de langueur et…
— C’est quoi, ta catégorie suivante ?! »

 

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Catégorie « Retour en grâce »

S’il arrive souvent de retrouver de mauvais acteurs aux génériques de bons films, c’est beaucoup plus rare de voir un réalisateur médiocre sortir de son chapeau un diamant. Bon, d’accord, en fait, ça n’est pas si rare que ça, mais c’est un foutu déchirement de l’admettre. Prenez David Fincher, par exemple. Il m’a fallu un bon moment pour dépasser ma mauvaise foi et admettre publiquement que sa carrière est devenue passionnante depuis Zodiac. Ce qui ne m’empêche pas de continuer à détester cordialement ses premières œuvres, Seven et Fight Club en tête. Mais comme je ne sais plus quelle publicité nous l’a matraqué dans les années 80, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis.

Mademoiselle est un des plus beaux films que j’ai vu cette année, et Dieu sait si j’ai du mal avec Park Chan-wook. Que voulez-vous, c’est la faute aux Cahiers du Cinéma et à cette satanée politique des auteurs. Si j’étais tombé dans Positif à l’époque, croyez-moi, ça m’aurait grandement facilité la cinéphilie. J’ai découvert le réalisateur coréen en 2003 avec Old Boy qui m’est littéralement resté en travers de la gorge. Oh, pas au niveau de la virtuosité, je vous rassure : impossible de ne pas reconnaître les immenses qualités de mise en scène du bonhomme. La fameuse scène dite : « si j’avais un marteau » est proprement époustouflante. Mais le film a provoqué chez moi une forme de rejet quasi-physique. Je l’ai trouvé profondément et intrinsèquement malsain. Attention, hein, je ne parle pas du propos – celles et ceux qui me connaissent peuvent témoigner, je ne suis pas du genre à m’effaroucher devant la première déviance venue –, mais de son traitement que j’ai trouvé pour le moins complaisant et ambigu. Et s’il y a bien une chose que j’ai retenue au cours de mon parcours cinéphile, c’est que si un film vous met mal à l’aise sans que vous ne puissiez vous raccrocher à quoi que ce soit – second degré, naïveté ou même complaisance mercantile –, c’est qu’il y a un problème. J’ai donc immédiatement rangé le sieur Park dans la catégorie « trop louche pour être honnête » et depuis, j’ai soigneusement évité sa filmographie. Jusqu’à Mademoiselle, donc. Pour quelle raison ai-je rompu un pacte tacite vieux de 13 ans avec moi-même ? Un faisceau de circonstances, votre honneur. Une irrépressible envie de cinéma asiatique sur grand écran, déjà. Le harcèlement de certain-e-s membres de mon entourage et un article dans les Cahiers. Et l’affiche, que je trouve magnifique à une époque où c’est de plus en plus rare… Bon, d’accord, le film passait à trois cents mètres de chez moi et j’avais une place gratuite à utiliser.

Construit en trois actes qui correspondent à trois points de vue différents sur la même histoire, j’ai eu peur d’être tombé dans ce que j’appelle affectueusement un « film de petit malin », où la construction narrative et les inévitables twists mènent le spectateur par le bout du nez afin de cacher la médiocrité de la mise en scène ou du discours. Mais j’ai vite compris que cette architecture était au service de la richesse et de la profondeur du film. Chaque partie semble à la fois indépendante et indissociable à l’ensemble, un véritable exploit qui s’explique par l’attention minutieuse et égale que le réalisateur accorde à chacune. Le premier acte est d’un classicisme bluffant, le second d’une sensualité enivrante et le troisième, forcément violent et ironique, vient clore ce beau conte cruel de la plus belle des manières. Un véritable travail d’orfèvre, mais toujours au bénéfice du spectateur. J’en connais un qui va devoir réévaluer la filmographie de Park Chan-wook, moi…

— « Baptiste… Baptiste ? C’est à toi, là…
— (…) Hein ? Oh, excuse-moi, je m’étais assoupi. Faut que je fasse quoi, maintenant ?
— Faut que tu lances la séquence suivante… »

 

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Ces films que nous avons ratés…

Chaque année, des dizaines de films finissent dans les oubliettes de l’histoire. Pour la plupart, c’est un acte volontaire, politique même, qui s’inscrit dans une démarche salutaire de refus de la médiocrité. D’autres, hélas, sont victimes des aléas de la vie. Trop longs, trop loin ou victimes collatérales de plannings impossible, ils ne méritaient pourtant pas ce traitement indigne de leur stature. Si vous le voulez-bien, recueillons-nous un instant en leur mémoire…

Aquarius, de Kleber Mendonça Filho
Toni Erdmann, de Maren Ade
Un Jour avec, un jour sans, de Hong Sang-soo
Rester vertical, d’Alain Guiraudie
Ma Loute, de Bruno Dumont
Le Bois dont les rêves sont faits, de Claire Simon
Brooklyn Village, d’Ira Sachs
L’Ornithologue, de João Pedro Rodrigues

Nous ne vous oublierons pas. Enfin, je me comprends…

— « Ça y est ? C’est fini ? Je peux rentrer me coucher ?
— Euh, disons que tu peux faire une pause. C’est la fin de la première partie.
— (…) Première sur combien… ?
— Mmmm… sur trois… ? »

1 Il a été entièrement réalisé en rotoscopie, une technique qui consiste à filmer des acteurs en motion-capture, puis à « redessiner » par-dessus avant d’intégrer le résultat sur des fonds dessinés traditionnels. On obtient ainsi des mouvements très réalistes. Cette technique fut notamment popularisée par Ralph Bakshi, avec un rendu assez impressionnant – les Nazgûls de son Seigneur des Anneaux sont autrement plus inquiétants que ceux de Peter Jackson !
2 Et ne venez pas me demander de vous expliquer comment faire pour le voir, hein, bande de sacripants !

2 commentaires

  1. Cher collègue et coblogueur,
    puisque tu parles en mon nom, je m’élève avec la plus grande véhémence contre ton dernier prix, parce qu’il y a des critiques qui bossent ici, et qui ne vont pas juste voir des films avec des petits mickey (et d’obscurs séries Z), Toni Erdman, l’Ornithologue, Un jour avec, un jour sans, Ma Loute, Brooklyn Village sont tous de très bons films qui méritent d’avoir un autre prix que celui que tu leur donnes (et aussi Carol, Elle, Premier contact, etc.). Si je trouve le temps, je ferais mon propre bilan pour rétablir la juste vérité.
    D’autant plus que je parle avec beaucoup plus d’élégance que la façon dont tu me fais parler mais je ne t’en veux pas.
    Sinon Mademoiselle, ça reste un film de petit malin pompeux et lourdaud (avec de magnifiques actrices)
    J’en attends pas moins la suite de ton bilan avec impatience…
    Baptiste

    • C’est pas une chose formidable que l’émulation, dis ? C’est vrai que j’ai raté une palanquée de bons films, cette année. À mon plus grand regret, tu t’en doutes. Mais heureusement, tu vas leur donner la place qu’ils méritent en ces pages! Quant à la petite malignité de Park, je la préfère largement à celle de NWR par exemple. Pour Carol et Elle, un peu de patience, jeune chien fou!

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